OLUFF.
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Kilito ou le chantre mélancolique
juil 04

( Ce texte retrace un épisode de ma vie ; il est donc dépourvu de toute fiction.)

 La mémoire relève parfois de la rébellion. On a recourt à elle, en contre partie de l’oubli ; c’est ainsi qu’elle s’apparente à la dénonciation de certains agissements. Elle fonctionne souvent, sous la plume d’un auteur aguerri, en guise de suite logique d’un mécanisme intellectuel qui, une fois déclenché, fait resurgir incessamment les événements antérieurs. Je pense à tous les auteurs maghrébins dont les œuvres littéraires sont le fruit d’une mémoire, la plupart du temps meurtrie par le passé. Et c’est en cela qu’elle relève de la rébellion et de la contestation. Mon entreprise donc s’inscrit dans ce cadre là.

Au cours d’un exercice mnémonique habituel, armé de mon stylo à encre et affichant un air digne des grands auteurs, je finis par trouver la voie de l’inspiration, après maintes ratures. J’écrivis enfin quelques lignes ou ce qui me semblaient en être. Le sujet qui fuse des confins de ma mémoire a trait à la lecture. C’est d’ailleurs un sujet qui me tient toujours à cœur. Je me souviens, à ce propos, que cette dernière était mon passe temps de prédilection, à tel point que l’on ne me voyait presque jamais sans un livre à la main. Je vouais une passion inégalable à la langue de Molière, si bien que j’aurais préféré être né français pour pouvoir la parler naturellement. Je garde encore à l’esprit cette manie que j’avais, tout petit, de flairer les livres et de les serrer dans mes bras, comme s’ils pouvaient me donner le souffle créateur ou comme pour me renseigner sur les auteurs dont ils constituent un support magique. Mon amour exclusif pour les livres d’expression française était né de l’estime que je portais à mes instituteurs de français. Ils incarnaient pour moi, l’ordre, le savoir, la gentillesse, et la diplomatie. Autant mon amour pour la langue française grandissait, autant ma haine pour la langue d’Al jahiz s’accentuait et prenait une forme de récusation avérée. Ce fut la conséquence naturelle des sévisses corporels que nous subissions, mes camarades et moi, de la part des instituteurs arabophones. En cours d’arabe, la diplomatie faisait place à la ‘répression’ et à la violence. La moindre faute était prétexte à une sanction disproportionnelle et exorbitante. En contre partie à cette brutalité non justifiée, mes lectures en français compensaient celles en arabe, réduites à quelques unes imposées par les programmes d’enseignement.

Le fil conducteur de ma mémoire s’arrêta à certains moments moroses. Elle évoqua les instituteurs responsables des tortures infligés à toute une génération, entre autres, Monsieur Meliani et Monsieur Zaki. Le premier, svelte et ferme ; le second gros, rond et costaud. Je vous avoue que je ne garde aucune rancune vis-à-vis de mes « tortionnaires ». Tenez, l’autre jour, à Rabat, je me trouve, par pur hasard, nez à nez avec M. Meliani, vingt-huit ans après. Toujours alerte, le teint hâlé hiver comme été, le temps ne semble guère l’affecter. Je m’approchai de lui et me présentai souriant. Il me serra la main, me contempla un moment et me demanda ce que je devenais. Quand il apprit que je suis devenu enseignant / tortionnaire comme lui, il me serra la main une deuxième fois, sans que le sourire, inhabituel, le quitta. Impressionné par son gabarit, je me dis qu’il est toujours bon pour l’exercice de ses fonctions de persécuteur. Nous évoquions alors nos peines et nos joies dans l’école Saint Sidi Ben Acher et chacun s’était confié à Dieu pour demander le châtiment de son oppresseur : lui de nous, nous de lui. Cette rencontre fut une sorte de réconciliation, d’aveux mutuels, à l’image de celle que nous avons connue ces derniers jours. Nous aussi, élèves de l’école Saint Sidi Ben Acher, avions connu les années de plomb. Mon « tortionnaire », qui est devenu directeur d’école primaire, me salua et fendit dans la foule, à l’instar des vrais bourreaux des années de plomb qui courent toujours sans châtiment.

Nul doute que vous croyez que j’use de parabole en comparant ma situation à celle des séquestrés des années noires. Certes, il y a une différence nette. Cependant, quels qualificatifs donneront-nous aux actes commis par ces instituteurs sur des enfants de bas âges, sous prétexte de leur inculquer le savoir ?

Les tortures étaient multiples et variées. En fait cela dépendait du maître qui les pratiquait. M. Meliani était plus boxeur, alors que M. Zaki était plutôt catcheur. Vous pouvez imaginer le sort d’un enfant entre les mains de l’un deux. M. Meliani affectionnait la sempiternelle falaqa des fqihs. La prétendue victime introduisait ses pieds dans le pupitre, et on les attachait avec une ceinture prêtée, à contre ceux, par un élève. En suite, assis à la même table, un traître tirait de toutes ses forces pour empêcher l’élève de se débattre. Tuyau à la main, et avec un sadisme effrayant, celui qui a failli être prophète se délectait à rosser de coups les pieds nus de l’ange. M. Zaki, lui, adorait les punitions propres aux prisonniers de guerre. Sa technique ne laisse pas de traces, elle consistait en ce qui suit : accroupis, l’un près de l’autre, à quelques centimètres du mur, nous devions attraper nos oreilles, en passant les mains, d’un côté comme de l’autre, sous les jambes. Une position très difficile. De temps à autre, car cela durait parfois plus de deux heures, le maître s’assurait que ses ordres sont exécutés. Les manquants aux directives se voyaient arrachés du sol pour atterrir quelques centimètres plus loin, par un violent coup de pied. Et quand le maître daigne lever la sanction, nous regagnions nos places en titubant, pétris de douleurs et mouillés de sueur, sous les rires sarcastiques du persécuteur et de certains élèves privilégiés. Un jour, après avoir subi ce supplice, et non content de son aboutissement, M. Zaki m’ôta du sol par une arrachée propre aux haltérophiles, me hissa haut et me laissa chuter le long de sa taille. Le choc fut terrible. Le jour suivant, les élèves retraçaient la mésaventure d’une autre victime. Cette fois-ci, elle fut féminine. Une pauvre fillette fut tellement frappée par M.Zaki sur les fesses qu’elle pissa dans ses vêtements.

Dans cette école, chaque instituteur est assimilé à une pratique punitive : M. Benaboud, la courroie de motocyclette, M. Mechouat, coups de compas sur les bouts des ongles, le matin de préférence. Quant à M.X, dont je ne me rappelle pas le nom, il aimait à tirer les mamelles des élèves, garçons et filles. Tous mes camarades croyaient difficilement que ces punitions étaient la seule conséquence de leur paresse, d’autant plus que nous n’étions pas des élèves difficiles. Combien même nous l’aurions été, rien ne justifiait ces méthodes drastiques.

Hélas, voilà où ma mémoire débridée me mena. J’aurais préféré taire cet épisode de ma vie, mais je trouve judicieux de exprimer haut et fort ce que bon nombre de gens pense tout bas. N’est-ce pas la mémoire est rebelle ? D’ailleurs, c’est une
réalité que j’ai vécue. Messieurs les instituteurs, sans rancune.

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